Sujet de Création

édition 2023

Le Cri de la Forêt

Qui sauve la forêt, sauve le vivant

Il était une fois, une forêt où la nature vivait dans une alliance de beauté et d’harmonie depuis des temps immémoriaux.

Une forêt primaire, ombrelle vivante de la Terre-Mère et source de vie terrestre.

Emplie d’ombres et de secrets dissimulés dans le mystère de son souffle, ses mille parfums voyageaient par le vent.

Dans un pacte qui se voulait éternel, des esprits lumineux y vivaient en symbiose entre ciel et terre, et veillaient à l’équilibre du monde.

La forêt portait les cicatrices de drames anciens mais tenait tête à l’impatience du temps.

Souveraine à la force tranquille et fidèle à son principe fondamental, elle se montrait généreuse et abritait faune et flore.

En retour, chuchotis, murmures et chants mélodieux l’animaient jour et nuit.

Touchée par la grâce, elle tutoyait le sacré.

Les Hommes d’autrefois avaient une fascination charnelle et mystique pour cette forêt où tout faisait sens.

Porte ouverte sur l’intemporel, ils y entraient comme on entre dans un temple, jusqu’à l’hymne du couchant.

A l’aube de chaque jour, dans les caresses d’une brume légère, la poudre d’or du Levant se glissait entre ses arbres et distillait une atmosphère féérique.

Ses arbres… catalyseurs de l’imaginaire et piliers du monde.

L’arbre… Il s’élève dans sa majesté, son élégance, et porte en lui dans sa sève, la mémoire du vivant.

L’arbre… Cet être qui murmure la vie sous son écorce, et chuchote ses secrets dans chacune de ses respirations.

Son tronc ressemble à une énorme corde dont les torons se délient aux extrémités comme pour amarrer le ciel à la Terre.

Avec ses racines aux formes parfois étranges et profondément ancrées dans le sol, avec ses branches tendues vers le ciel comme en prière, l’arbre est ce lien puissant entre la force terrestre et le pouvoir des cieux.
Ses racines tressent des alliances avec les champignons souterrains formant ainsi de formidables réseaux sociaux à l’intelligence distribuée.

Des chuchotis s’animent au bout de ses branches parfois argentées, des branches qui dansent gracieusement avec le vent, ou qui semblent caresser le ciel.

Unies, elles forment un houppier d’une ampleur rayonnante qui laisse entrevoir des nuages ailés filant dans l’azur.

Lorsque le vent passe à travers, il fait chanter les branches et danser les feuilles.

Des feuilles qui offrent leurs lignes de vie à la pluie et au soleil, quand ce ne sont pas les aiguilles de pin qui scintillent sous la lumière des astres.

Force de vie, l’arbre est l’avenir de l’Homme et le compagnon de vie le reliant aux étoiles.

Mais un jour…

Au coeur de la forêt, deux arbres se chamaillaient :
Le tout droit, à l’écorce argentée, dit :
– Si je dois être coupé un jour, j’aimerais que mon joli bois soit transformé en berceaux pour de beaux bébés humains !
– Et moi, dit le second à la silhouette râblée et aux charpentières massives, moi j’aimerais devenir un navire pour voyager sur tous les océans !
– Mais regardez-vous donc ! Vous êtes tout tordu !
– Parce que moi, j’ai su prendre le temps de grandir en flânant ici et là! Alors que vous, vous avez eu tellement peur que l’on vous vole votre part de soleil, que vous avez décollé comme une fusée ! Alors oui vous êtes tout droit, mais vous êtes aussi tout raide !
Vexé, l’arbre tout droit réajusta son écharpe de lierre avec l’aide du vent.
L’écureuil ricana, et la vieille souche soupira.

Soudain, un cerf à l’allure majestueuse arriva dans un grand galop.
Sur son dos, un très jeune enfant agrippé à l’imposante ramure de l’animal.
– Compagnons !
– Qui est cet enfant ? demanda la vieille souche.
– C’est le plus jeune fils du forestier du village, répondit le cerf. Il ne parle pas, mais nous comprend.
Et sur un ton solennel, il ajouta :
– Compagnons… L’heure est grave !
L’écureuil se figea en serrant très fort sa noisette contre lui.
L’enfant descendit du cerf qui poursuivit :
– Depuis plusieurs mois, un parasite extrêmement virulent attaque la fausse forêt plantée par les humains de l’autre côté du champ. Ils ont tenté de résoudre le problème en coupant un maximum d’arbres malades… mais en vain. Les villageois ont donc décidé de brûler leur « forêt ».
A cette nouvelle, l’écureuil lâcha sa noisette qui se perdit dans le fouillis des feuilles mortes, et se sauva.
Les branches tressaillirent jusqu’au bout de leurs feuilles, les fougères tremblèrent, l’herbe frémit et le pépiement des oiseaux cessa.
– Au risque que les vents nous condamnent aussi ? Mais ils sont devenus fous à lier ! Il n’y a qu’un champ qui nous sépare ! s’alarma l’arbre tout droit.
– Oh quelle horreur ! dit la vieille souche.
– Adieu voyages sur l’océan… ajouta l’arbre tordu.
Tout le monde fut abasourdi.
Seuls des papillons, pensées vagabondes des âmes disparues de la forêt, continuèrent de virevolter en toute quiétude.

– L’enfant souhaite nous aider, fit savoir le cerf.
– Comment ? Ce petit humain est si jeune ! Sait-il au moins comment fonctionne une vraie forêt et quel est son rôle ? demanda l’arbre tout droit.
Le cerf expliqua à l’enfant :
– Les arbres capturent le Co2 et libèrent de l’oxygène. Ils piègent l’excès de carbone dans le bois et les sols, modèrent les températures, nous protègent du soleil, filtrent les eaux, et purifient l’air.
– Et nous favorisons même les pluies ! ajouta l’arbre tout droit.
L’enfant le regarda avec étonnement.
– Si si ! poursuivit l’arbre. Ce sont les arbres qui permettent la progression de l’humidité indispensable à la vie à l’intérieur des terres. Nous absorbons énormément d’eau, et la rejetons dans l’atmosphère par transpiration. Cela crée de la vapeur qui se transforme en nuages, des nuages qui, à leur tour, se transforment en pluie ! Et cela fonctionne partout !
– « partout » à la condition qu’il y ait une forêt depuis le bord de la mer jusqu’au point le plus reculé ! dit l’arbre tordu.
– Les forêts sont la garantie de la présence de l’eau dans l’environnement, reprit le cerf. Les arbres irriguent le monde et forment un écosystème où ils peuvent vivre en sécurité et vivre vieux.
– Faut-il encore que l’on nous en laisse le temps ! fit remarquer la vieille souche.
– Ah ça… répondit l’arbre tordu. L’humain devrait pourtant savoir que les vieux arbres sont le système immunitaire de la forêt avec tous les antidotes et anticorps qu’ils ont développés en eux durant toute leur existence, et qu’il faut donc les laisser aller jusqu’au bout de leur vie!
– Ajoutons que nous empêchons également l’érosion des sols et les glissements de terrain, précisa l’arbre tout droit, et que nous vous protégeons aussi contre les avalanches et les inondations !
– Et nous, nous participons au bien-être de la forêt ! crièrent les champignons souterrains, nous sommes en symbiose avec les racines et échangeons des éléments chimiques et nutritifs avec les arbres ! Et même que nous avons aussi un autre super pouvoir…
Les oiseaux piaulèrent d’impatience.
– Les oiseaux aussi participent à la vie de notre forêt, dit le cerf à l’enfant. Ils chantent le matin pour défendre leur territoire certes, mais ils le font aussi pour stimuler la croissance des êtres qui les intéressent, parce qu’ils ont besoin d’une végétation fertile, très riche en fruits et en graines.
– Nous sommes un engrais acoustique pour toutes les plantes ! piaillèrent les oiseaux.
– Mais… , dit l’arbre tordu, il y a de moins en moins d’oiseaux pour faire chanter les printemps, stimuler les plantes et réguler les insectes…
La belette savante enchaîna aussitôt :
– Et puis dans la forêt, l’air est chargé en ions négatifs ce qui le rend riche en électrons !
– C’est comme aller respirer l’air de la mer, c’est excellent pour la santé ! enchéri l’écureuil.
– Exactement ! répondit la vieille souche. Les arbres, surtout les résineux, émettent des phytoncides, des molécules volatiles qui éliminent par exemple la prolifération des mauvaises bactéries, régulent la flore, renforcent les défenses immunitaires et se révèlent très bénéfiques pour le système nerveux de l’humain.
– Sans oublier que les forêts sont le sommet de la biodiversité, enchérit l’arbre tordu, et qu’elles soutiennent aussi votre agriculture en fertilisant les sols ; oui petit, votre agriculture a besoin de la forêt !

– Oh ! Parlons-en de leur agriculture ! s’emporta l’arbre tout droit. L’humain rase les forêts naturelles pour exploiter un bois qui ne lui a rien coûté et en profite ensuite pour étendre sa surface agricole. Sauf qu’au lieu d’utiliser la richesse des sols que nous laissons derrière nous, il les couvre de semences quasi mortes qui ne survivent qu’à coups d’engrais et de pesticides ! Et lorsque ces sols sont épuisés, il les abandonne et recommence ailleurs !
Et quand ce n’est pas pour l’agriculture, c’est pour une monoculture d’arbres identiques, parce que l’humain ne voit que la valeur marchande de chaque arbre. Ce qu’il ose appeler « forêt » n’est qu’un ensemble d’arbres du même âge et de la même espèce qui cherche la même eau, au même endroit, dans le même sol. Ces arbres vivent dans une concurrence permanente pour l’eau, le soleil et les éléments nutritifs présents sous terre.
– Que des plantes zombies ! cria l’écureuil avant de se sauver.
– Comme toujours, l’humain est à la source de tous nos problèmes… soupira la vieille souche.
L’arbre tout droit reprit avec véhémence :
– L’humain a la prétention de croire qu’il maîtrise tout ; il se croit le sommet de l’évolution. Quelle illusion ! Cet animal dénaturé est totalement déphasé du vivant. Son appétit dévorera la Terre et ne laissera qu’un désert ! Il dilapide ce trésor terrestre alors que sa survie en dépend ! Mais il est vrai que pour lui, il est plus facile de ruiner que de fonder. Les astres sont déjà témoins de ses méfaits ! Quand les derniers d’entre nous seront coupés, le ciel lui tombera sur la tête !
Les humains peuvent bien nous couper jusqu’au dernier… nous brûler jusqu’au dernier… ce sont eux qui en mourront. Nous, nous reviendrons dès que ces dangereux primates auront disparu.
« oh j’ai trop chaud ! oh j’ai trop froid ! oh y’a plus de saisons ! oh les cours d’eau s’assèchent ! oh y’a plus de poissons, plus de gibier, plus d’oiseaux, plus d’abeilles, plus de fleurs, plus de légumes, plus de fruits ! oh encore des tempêtes, des inondations, des incendies ! Oh je me sens triste ! oh je suis malade ! oh notre nouvelle forêt est rongée par des parasites ! gnagnagna !! » A aucun moment il ne leur vient à l’esprit que la destruction des vraies forêts, celles mélangées naturellement, est la source de leurs maux ? Et des nôtres à présent ! Les anciens peuples d’humains savaient tout cela pourtant… Nous devrions décider de réguler cette espèce ! Ou bien de décider de sa fin totale comme nos ancêtres l’auraient fait pour les dinosaures !
– Oh oh ! Calmons-nous ! Ceci n’est encore qu’une hypothèse sur la raison de leur extinction… dit le cerf.
– Et bien… souffla la vieille souche encore sous le coup du réquisitoire de l’arbre tout droit.
L’écureuil n’osait même plus bouger une oreille.
– Toutes les forêts décimées et c’est la fin du vivant, reprit plus calmement l’arbre tout droit. Or la terre n’appartient pas à l’humain…

– C’est juste, enchaîna l’arbre tordu, c’est l’humain qui appartient à la Terre, et il a besoin des arbres, sa survie en dépend.
L’humain est grossier, égoïste et stupide, je le concède bien volontiers, mais à travers le regard de cet enfant devant nous, je veux encore espérer.
A notre échelle, l’humain est une toute jeune espèce qui doit réapprendre l’humilité et la sobriété. Guidons-la, il est peut-être encore temps ! Reconnectons-la au vivant en l’aidant à se réajuster d’abord à nous. Encourageons-la à réactiver ses sens. Rappelons-lui que chaque humain est lié à un arbre ; s’il sauve l’arbre, il se sauve lui.
Vos propos sur leur agriculture sont justes, mais nous ne pouvons nier une véritable prise de conscience chez de plus en plus d’humains ; ceux-là ne demandent qu’à être conseillés et soutenus. Arrêtons d’opposer « agriculture » et « foresterie » ; les deux peuvent très bien cohabiter. Encourageons le mode raisonné et durable et l’utilisation de semences biologiques, des semences vivantes avec un patrimoine génétique naturellement riche. L’humain doit être soutenu dans son combat contre ces groupuscules cupides qui dirigent le monde à leurs seuls profits.
Pour qu’il y ait un changement, l’humain doit revenir aux trois besoins fondamentaux : boire, respirer et se nourrir, et remettre l’arbre au cœur de son existence ; ainsi nous pourrons basculer.
Quant à cette fausse forêt, elle ne nous a pas alertés certes mais parce que c’est une forêt « muette », et vous le savez. Ces arbres sont effectivement des zombies et ne savent pas communiquer avec nous ; j’ignore même s’ils comprennent vraiment ce qu’il se passe. Je doute que l’on puisse les sauver. En revanche, nous, nous sommes en danger immédiat…

– Alertons les forêts voisines pour qu’elles nous viennent en aide ! couina la belette
L’enfant demanda à comprendre, et le cerf lui expliqua :
– Tous les arbres sont interconnectés par des kilomètres d’un réseau de champignons finement tissés, répondit le cerf.
– C’est notre fameux « super pouvoir » ! se vantèrent les champignons.
– C’est la fibre optique de la forêt ! La toile végétale ! The Wood Wide Web ! L’internet forestier ! plaisanta l’écureuil.
– On a compris ! coupa la vieille souche.
L’écureuil se sauva de nouveau, et l’arbre tout droit précisa :
– Nous pouvons également produire des messages gazeux que le vent se chargera de transporter aux arbres les plus plus proches qui prendront le relai.
– Nous communiquons sans cesse entre nous, dit l’arbre tordu, mais aussi avec les autres végétaux, les animaux, d’autres organismes encore, et avec les éléments atmosphériques. Nous ne faisons qu’un.
– Nous devons également refaire alliance avec l’humain, dit le cerf qui se tourna vers l’enfant. – Toi, tu peux nous sauver.
– Personne ne prendra au sérieux ce petit humain ! dit l’arbre tout droit, comment fera-t-il pour convaincre son espèce ?
L’enfant chercha une réponse dans le regard du cerf, et c’est l’arbre tordu qui lui répondit :
– Transmets avec passion tout ce que l’on vient de t’enseigner. S’il faut vraiment couper tous les arbres de cette fausse forêt, soit. Mais défends une nouvelle plantation d’un mélange d’essences adaptées. Défends une reforestation responsable partout où cela est possible, notamment dans les déserts agricoles. Milite pour une exploitation respectueuse et encourage à la cohabitation entre « agriculture » et « foresterie ». Il te faudra te battre, peut-être même contre ta famille.
– Un grand amoureux de la nature a dit un jour : « désobéir pour ne pas mourir »(1), lança la belette.
– Un autre a dit : « planter un arbre, une forêt, c’est prendre soin de la Terre ; c’est aussi prendre soin de soi et des siens »(2), compléta le cerf.
La vieille souche enchaîna :
– Nous portons toute la mémoire de la Terre, et nous saurons transmettre ce précieux patrimoine aux nouvelles générations de forêts naturelles. Planter une forêt pourrait devenir l’aventure de toute ta vie… Es-tu prêt pour cela ? Qu’en pense notre Grand Sage ?

L’écureuil se rapprocha doucement pour venir s’asseoir sur la vieille souche, et tous se tournèrent vers le vieux sessile, grand sage de la forêt.
Vieux de plus de mille ans, l’arbre avait les allures d’un pachyderme endormi. Il portait les traces et cicatrices de sécheresse, de brûlures, d’attaque de parasites, d’une vie aux périodes fastes ou difficiles. Une longue balafre verticale sur son tronc tortueux à l’écorce écaillée était le souvenir d’un lointain coup de foudre.
Malgré toutes ses blessures et son cœur brisé par l’usure des ans, il restait le symbole de puissance. Essence de lumière, son feuillage offrait toujours une ambiance fantastique.
Le vieux sessile répondit par le gémissement de ses racines fatiguées:
– j’ai vu tellement de printemps et d’automnes…
Alors l’enfant prit le vieil arbre dans ses bras et l’embrassa.
Le cerf leva de nouveau son regard sur le vieux sessile qui s’était légèrement penché sur l’enfant.

Que décidera-t-il ?

1- Gilles Clément : jardinier, paysagiste, botaniste, entomologiste, biologiste et écrivain français.
2- Ernst Zürcher : ingénieur forestier, botaniste, professeur d’université.

histoire originale écrite par Sophy Gordien

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